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Delphine PERON, agrégée de mathématiques, a démissionné pour créer Cocci-Learning


Crédit Photo : John Paul Sparrow 

 

Vous avez été professeur agrégée de mathématiques pendant 18 ans. Pourquoi ce choix de carrière, et quel plaisir y avez-vous trouvé ?

 

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours désiré être enseignante. J’adore aider l’autre dans ses apprentissages. J’aime les défis à relever pour aider

chaque personne à dépasser ses peurs, ses craintes, ses blocages, ses limites, à se surpasser aussi …

 

Chaque personne est unique, et j’aime trouver le levier qui l’aidera à comprendre un concept, une façon d’apprendre, de travailler, … M’adapter à chacun, me remettre en question, pour trouver LA bonne explication a toujours été un leitmotiv : et ce n’est pas toujours facile de trouver cette explication qui parfois peut être tellement unique pour la personne en question ! 

 

Au travers de ma carrière, j’ai pu me former, m’auto-former surtout, sur de nouvelles pédagogies, des outils innovants, la psychologie de l’adolescent, les différentes problématiques pour les jeunes (haut potentiel, Dys, TDAH, …).

 

Le métier de professeur m’a permis aussi de me lancer dans des projets divers : organisation des portes ouvertes de l’établissement, “colleuse” en prépa MPSI, participation à des concours de Mathématiques avec les élèves (allant du concours ludique au concours de haut niveau TFJM² : https://tfjm.org/tournoi-2020/, par exemple). Ce dernier concours a permis aux jeunes, et à moi-même, de faire de belles rencontres, dans des endroits prestigieux, comme l’X. Quel bonheur de voir ces jeunes s’investir à faire des mathématiques d’un niveau de chercheur, pendant des heures et des heures … dormir 5h par nuit, car il fallait finir de résoudre les problèmes, lire le travail de nos “concurrents” !!! Ils m'ont toujours étonnée dans leur investissement, et le contenu de leurs travaux ! (et parfois avec des élèves dont les résultats scolaires n'étaient pas au top … quand la motivation, le défi est là : ils se dépassent et révèlent leurs réelles capacités !!!).

Participer à l’écriture de manuels scolaires pour lelivrescolaire.fr fut aussi un véritable défi pour moi, et d’un fort enrichissement pour moi ! Travail collaboratif et d’équipe font partie de cette aventure éditoriale : un aspect qui m’a manqué dans l’enseignement.  

 

Quel plaisir encore ? Juste le plaisir de rencontrer des jeunes en pleine évolution, leurs parents, des professionnels … C’est tellement riche d’enseignements et de relations humaines !

 

Vous avez eu envie d'autre chose : pourquoi, et quel éventail de possibilités s'offrait à vous ?

 

A un moment de ma vie, j’ai fait des rencontres … Une des premières qui m’a permis de réaliser que je n’étais plus à ma place est Sandrine Porcher de Familylab (coach parental). Être en accord avec mes valeurs et ce que j’étais, est devenu une évidence à ce moment-là. 

 

Le système de l’Education Nationale ne me convenait plus : donner du temps, enfin le juste temps pour chacun (parfois temps court ou temps long, selon chaque jeune), attendre LE moment où la personne est prête pour un concept, pour se remettre en question dans ses méthodes de travail, d’apprentissage, donner un cadre mais en “toute” liberté, … Je ne trouvais plus cela dans le système, et j’en souffrais. J’ai senti le besoin de prendre mon envol afin d’accompagner les jeunes autrement. 

 

Quel éventail de possibilités ? Sans doute large, mais je n’ai pas beaucoup exploré le sujet, puisque l'enseignement et le jeune sont une véritable passion pour moi ! Rester dans ce domaine était donc une évidence : enseignante, formatrice, coach, …

Mon intérêt pour le numérique m’aurait sans doute permis d’explorer d’autres options mais, ce n’est pas mon ikigaï.

 

Qu'est-ce qui a permis à cette reconversion de se réaliser et quelles en ont été les étapes ?

 

Difficile de résumer … Je pense que mon parcours de “curieuse”, voire “slasheuse”, a beaucoup joué. Les riches rencontres faites ces dernières années ont aidé à cette reconversion. Un autre déclic fut la rencontre des “inverseurs” au congrès CLIC 2016 et à Ludovia. Ces rencontres m’ont permis de prendre conscience de mes réelles envies et besoins pédagogiques, et humains. 

 

Des personnes, hors “profs”, ont eu un regard différent sur mon parcours que je ne pouvais poser seule, un regard me montrant mes capacités, autre qu’enseigner. Je pense, entre autres, à John-Paul Sparrow , Jean-Louis Schaff et Emmanuel Roc qui ont fortement participé à mon cheminement.

C’est à ce moment-là que mes différentes expériences professionnelles et personnelles ont pris sens pour moi. 

 

Tout n’a pas été facile. Je suis passée par l’étape du burn-out … repos forcé. Prendre du temps pour moi et surtout du recul : c’est le bilan de cette pause. En reprenant le chemin du lycée, j’ai réalisé que NON, je ne pouvais plus continuer ainsi.

 

C’est ainsi que j’ai pris le temps de faire un bilan d’étape professionnel, puis des renseignements afin de démissionner de l’Education Nationale. Démission ? Mise en disponibilité ? Vaste question. Chacun fait ses choix en fonction de sa vie personnelle et professionnelle. Pour ma part, envie de reprendre ma liberté et mon envol, donc j’ai pris la décision de démissionner : radicale selon certains, folle pour d’autres, ou courageuse encore. 

 

Et là, j’ai découvert le difficile parcours pour démissionner. Faire face aux réactions de son entourage professionnel et personnel. Quoi, une prof qui démissionne ? Et agrégée ? Pour certains, cette décision était absurde, risquée, inconcevable voire ahurissante. 

 

Ensuite, faire face à l’administration … refus possible de la démission, attente longue pour obtenir une réponse, etc. Je me suis donc fait accompagner par l’association Après Prof  -renommée Aide aux Profs en 2018 comme entre 2006 et 2016 - (et donc par Rémi Boyer), afin de ne pas me tromper dans les démarches.

 

Après de nombreux courriers, mails et appels téléphoniques, j’ai obtenu l’accord pour ma démission le 24 août 2019 pour un départ au 1 septembre 2019. Merci Rémi pour cet accompagnement !  

 

Vous êtes formatrice, avez-vous publié un ouvrage pédagogique : ces expériences parallèles ont-elles contribué à faciliter votre reconversion ?

 

En effet, formatrice depuis 2017, j’ai participé à l’écriture de plusieurs manuels de Mathématiques de l’éditeur lelivrescolaire.fr

Publier d’autres ouvrages pédagogiques fait partie de mes projets à long terme : à suivre ...

Ces activités parallèles ont bien entendu participé à ma reconversion. Prendre du recul sur son travail quotidien avec les jeunes, former des enseignants sur de nouvelles pratiques pédagogiques, rencontrer des personnes de milieux variés sont des points essentiels de ma reconversion. 

 

Toutes ces étapes m’ont permis de réaliser le champ de mes capacités, et la possibilité d’un après le métier de professeur. Je ne pensais pas un jour faire autre chose que professeur de l’Education Nationale. D’ailleurs, quoi faire « après prof » ? Quelles sont les capacités d’un prof en dehors d’enseigner ? Voici les questions que je me posais avant ces rencontres et expériences. Il est important d’avoir un regard extérieur sur ses réelles capacités, en tant qu'enseignant : les professeurs souvent ne le savent pas.

 

Vous avez co-fondé l'association Héraclion : quel y est votre rôle et les objectifs de cette structure ?

 

J’ai en effet co-fondé cette association. J’ai tenu le rôle de trésorière, organisatrice et animatrice des ateliers Héraclion pendant 2 ans. L’objectif était d’accompagner des jeunes lycéens dans un projet numérique qu’ils avaient (ou que nous aidions à trouver). On les mettait ensuite en lien avec des professionnels du monde du numérique afin de faire le lien entre le lycée et le monde professionnel, sans oublier des visites de lieux innovants tels que My Serious Game, Station F, …

 

Nous avons pu ainsi accompagner une jeune golfeuse Emma Rouger dans la réalisation de A à Z de son site internet. Elle ne connaissait rien à ce type de projet, et elle a appris, puis construit son site ! D’autres projets aussi : réalisation d’un jeu avec de la Réalité Augmentée, création d’une application smartphone, création d’une application commandant une ampoule à distance, etc. Ces ateliers n’auraient jamais pu avoir lieu sans le soutien indéfectible du Cercle Digital de Tours.

 

Vous avez après démission avec IDV créé Cocci Learning. Qu'y faites-vous ?

 

Dans le cadre de mon entreprise Cocci Learning j’assure des cours particuliers (pour l’instant de Mathématiques) en présentiel, et distanciel (de la sixième au supérieur), des stages en groupe, des formations de professeurs, ou d'équipes éducatives.

 

Mon idée est d’accompagner en alliant bienveillance et exigence, d’aider la personne à reprendre confiance en elle, ou à se surpasser. J’accompagne une personne, et non un élève, ou un professeur. Je m’adapte à chacun, et non l’inverse. 

D’autres projets sont là, il reste maintenant à les mettre en place : à suivre …

 

Beaucoup de professeurs créent une auto ou une micro-entreprise, mais vous avez choisi la SASU. Pourquoi ce choix, en quoi est-ce différent ?

 

J’ai commencé par le statut de l’auto-entreprise, qui est plus simple pour démarrer et “vérifier” que son projet est viable. Les démarches sont simples, et le suivi aussi. Pour des raisons administratives, j’ai dû créer une deuxième structure afin de varier mon offre d’accompagnement. Pour cumuler le statut d’auto-entrepreneur et “gérante” d’une société, le choix s’est orienté sur la S.A.S.U.

 

La S.A.S.U. permet d’avoir un statut de salarié de son entreprise. Elle permet aussi d’être plus “crédible” auprès de certains partenaires (banque, investisseurs, …). Sa gestion est toutefois plus complexe, et nécessite une vraie réflexion et accompagnement (comptable, notaire ou avocat, …). Le potentiel de croissance d’une SASU est bien plus important qu’une auto-entreprise, et vu la forte demande de mes “clients”, ce type de structure me permet de voir l’avenir autrement.

 

Quels conseils donneriez-vous à un professeur attiré par une rupture conventionnelle avec indemnité ? A quoi doit-il réfléchir avant de s'engager dans cette voie ?

 

Toute personne souhaitant quitter l’Education Nationale par une rupture conventionnelle avec indemnité doit réfléchir son projet en amont ; écrire un business plan (ce que propose Aide aux Profs en option APRES PROF en option 4) pour voir la viabilité du projet. Elle doit aussi peser le pour et le contre de choisir de quitter le navire. La décision n’est pas simple et irréversible. Il est donc nécessaire de prendre du recul, se faire accompagner, et surtout prendre confiance en soi et la possibilité d’un « après prof ».

 

Pour ma part, j’ai suivi une formation à la CCI. Celle-ci m’a permis de mieux cerner les enjeux d’une société, et aussi de rencontrer mon premier réseau d’entrepreneurs. 

C’est d’ailleurs un autre conseil : ne pas hésiter à s’entourer d’entrepreneurs (il existe des réseaux pour cela). Ils ont traversé des obstacles, des réussites, des déconvenues, et sont toujours prêts à conseiller.

 

Et vous, des regrets de votre métier d'enseignante ? Pourquoi ?

 

Des regrets ? Non ! Je me sens de nouveau pleine de projets, de créativités, d’envies … Cette indépendance et cette liberté d’actions me conviennent parfaitement, et le fait d’accompagner des jeunes, comme je le ressens, d’accompagner des enseignants et des parents, me comblent. Cette diversité de missions me permet de laisser libre cours à mes idées et projets. Je vois de nouveau un avenir plein de surprises et de défis. Mon seul “manque”, pour l’instant, est l’accompagnement en groupe classe, mais … L'avenir, j’en suis certaine, comblera ce manque.

A suivre donc.

 

Je profite de cette interview pour remercier toutes les personnes que j’ai croisées sur ma route, et qui m’ont permis de prendre cet envol.

 


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