Pour redonner de l'attractivité au métier de professeur, tout le système doit le valoriser, le féliciter, le soutenir.


Ce sentiment de dévalorisation est complexe, s’exerce selon nos observations à un pas de temps de 10 à 20 ans, et va dépendre :

-          De la formation initiale de l’enseignant : plus elle est élevée (doctorat, diplôme d’ingénieur par exemple), plus le sentiment de déqualification est important, si l’enseignant pratique son métier notamment en école primaire ou en collège ;

 

-          Des classes de l’enseignant : si le chef d’établissement lui attribue systématiquement de mauvaises classes, l’enseignant le percevra comme une brimade, une mise à l’écart, une incitation à demander sa mutation, se considérant alors victime d’une forme de harcèlement ;

 

-          Des compétences détenues par leur formation, et/ou développées en-dehors de l’école,, et qui sont rarement reconnues sur leur lieu de travail, le chef d’établissement ayant peu de possibilités de leur confier des missions intéressantes, en dehors de la maintenance du parc informatique de l’établissement, ou de la fonction de chef des travaux pour coordonner les projets de leurs collègues ;

-          De la stabilité du poste obtenu : moins il l’est, plus les difficultés surviennent rapidement, en s’exprimant différemment selon le contexte personnel des individus.

 

Même si l’enseignant certifié obtient l’agrégation en cours de route, son métier ne change pas : il reste enseignant, enseigne 3 heures de moins et est mieux payé, mais son sentiment de routine ne varia pas. La joie d’être lauréat est de courte durée, et ce d’autant plus que les mutations sont de plus en plus difficiles à obtenir.

 

Le sentiment de déqualification, très présent pour les professeurs des écoles et de collège, progresse avec l’âge, quels que soient les diplômes obtenus initialement ou en cours de carrière par les enseignants :

 

Manina, 28 ans, certifiée de Lettres Modernes, enseigne depuis 7 ans à plein temps :

« J'ai obtenu le Capes en 2003, à l'âge de 21 ans, très jeune donc. J'ai rapidement eu des problèmes de discipline : au départ je ne m'en faisais pas, je trouvais ça normal, mais les années passent et j'ai l'impression de m'enfoncer de plus en plus. Je suis TZR depuis 7 ans et je suis à bout moralement et physiquement. Je me demande le matin ce que je vais faire au travail : angoisse, fatigue, frustration...Et aucun épanouissement. Je veux changer de travail, j'ai des idées sans réussir à les préciser et sans savoir exactement où m'adresser. »

 

Roselyne a 31 ans, et est certifiée d’anglais depuis 7 ans à temps plein. Elle estime le métier d’enseignant peu gratifiant :

« Je souhaite quitter l'enseignement car je trouve ce métier peu gratifiant et épuisant. Je suis écoeurée par les incohérences et l'échec auxquels nous faisons face, ainsi qu'à l'accumulation de tâches inutiles qui pèsent sur les professeurs de langue en particulier. »

 

Francis a 32 ans, et est professeur des écoles depuis 6 ans. Il est diplômé de l’INALCO et parle quatre langues couramment :

« Exerçant le métier de professeur des écoles depuis 7 ans et plus particulièrement remplaçant ZIL depuis 3 ans, j'ai enseigné à tous les niveaux du primaire et dans différentes écoles de ma circonscription – remplacements aussi bien courts que longs.

Bilan de ces quelques années d'enseignement : l'impression d'avoir plutôt bien travaillé, toujours soucieux de bien faire, même si le coeur n’y était pas. A l'origine, je me suis orienté vers ce métier plus par réalisme ou par défaut que par vocation. Ainsi, j'ai toujours cherché à prendre du recul par rapport à celui-ci.

Les raisons de ce profond désir de reconversion sont nombreuses : manque de motivation et d'intérêt pour l’enseignement, manque de reconnaissance, mépris et hypocrisie ambiante (parents, collègues, hiérarchie), des élèves de plus en plus difficiles, le travail qui se prolonge le soir et le week-end ; peu de perspectives d'évolution de carrière si ce n'est dans le cadre de l'EN...Donc, je pense avoir fait le tour du métier... »

 

Thierry a 33 ans et 8 ans d’ancienneté. Agrégé de Lettres, il enseigne en CPGE : « tout est fait pour nous maintenir dans notre sécurité, prison dorée » :

« J'enseigne en CPGE, public sensé être idéal, et c'est certainement le cas par rapport aux collèges ambition réussite... Mais j'ai l'impression de ne plus évoluer, de recommencer, tel Sisyphe, chaque année, un nouveau programme, c'est finalement assez harassant, nerveusement et intellectuellement difficile, et surtout, j'ai de moins en moins l'impression d'être en phase avec les attentes des jeunes d'aujourd'hui. Je suis sensible à leur ingratitude et à leur passivité. Le manque de reconnaissance me pèse un peu et ce qui me fait frémir, c'est l'absence de réponse de la part de notre ministère dès lors qu'on veut se reconvertir. Je ne sais pas ce qui me plairait ou me conviendrait, mais je sais ce que je n'aime plus : faire cours, corriger des copies, refaire de nouveaux cours totalement déconnectés des attentes réelles des jeunes aujourd'hui et m'exposer aux critiques de la société qui nous considère comme des inutiles toujours en vacances ou en grève (opinion incroyablement répandue depuis quelques années). C'est difficile à dire après 10 ans de métier. Mais je crois que c'est justement maintenant qu'il faut se préparer à voguer vers d'autres horizons. MAIS le problème est de taille : la crise actuelle, le chômage, les risques... Finalement, tout est fait pour nous maintenir dans notre sécurité, prison dorée. Je serai prêt à aller ailleurs, mais de manière raisonnable. Je ne veux pas démissionner dans l'immédiat. Je ne sais pas ce que je peux faire parce que les bilans de compétence dans mon académie ne restent pas confidentiels. »

 

Lucie, 36 ans, enseigne les Lettres Modernes depuis 14 ans en collège à temps partiel. Les facteurs de démotivation se sont accumulés, et c’est par résignation, dans une attitude de fuite, qu’elle envisage sa reconversion :

« J'enseigne depuis 10 ans en ZEP. Aujourd'hui, je suis très déçue (pour ne pas dire totalement dégoûtée) de constater que ces dix années en ZEP, loin de chez moi (je suis maman de deux enfants en bas âge), face à un public souvent pénible, peu attentif, peu enclin à l'effort, ne me permettent pas d'obtenir un poste en lycée qui me rapproche de mon domicile. Le syndicat m'a dit au début de l'année que je ne pouvais espérer obtenir qu'un collège (avec dix ans d'ancienneté!!!); d'autre part, le même syndicat m'avait annoncé, il y a deux ans, la possibilité de bénéficier d'un congé formation très prochainement (pour passer l'agreg. à laquelle j'ai été admissible en 2009): cette année, on m'annonce qu'il me faudra attendre encore 3 ou 4 ans car je suis malheureusement passée dans les "plus de dix ans d'ancienneté dans mon poste". Bref, mes "superbes" années sur mon poste ne sont pas suffisantes pour me permettre de prétendre à un poste un peu plus intéressant et commode pour moi, et elles constituent même un handicap vis-à-vis de la demande de congé formation. En résumé je me sens complètement emprisonnée, coincée. Il m'est impossible de m'imaginer une année de plus ici (la route m'est de plus en plus pénible) et je n'ai pas une grande envie d'enseigner en collège. Ce sont toutes ces raisons qui me font sérieusement envisager une reconversion, d'autant que malgré tous les projets menés au sein de mon établissement je (comme les autres d'ailleurs) ne ressens aucune reconnaissance de la part de l'administration, tout cela commence à être vraiment pénible. »

 

Héloïse, 38 ans, professeur des écoles depuis 13 ans, enseigne à temps partiel. Elle a été admissible à l’agrégation de Lettres :

« Mes motivations à vouloir quitter l’enseignement ?

Je citerai :

- besoin d'indépendance ;

- autoritarisme de la hiérarchie ;

- incohérence du métier par rapport aux directives officielles ;

- recherche d'un milieu culturel plus satisfaisant ;

- besoin de reconnaissance du travail fourni ;

- fatigue de la représentation devant une classe (trop d'heures, trop d'élèves) ;

 

- salaire trop bas pour toutes les contraintes supportées. »

 

Monique, 42 ans, enseigne l’anglais depuis 20 ans à temps partiel en lycée, et se donne une chance de se reconvertir ailleurs :

« Cela fait 20 ans que j'enseigne l'anglais en lycée et j'ai le sentiment d'avoir fait le tour de la question. De plus je n'adhère plus au système éducation nationale que je trouve de plus en plus lourd et de moins en moins aidant. Malgré un investissement important et de bonnes relations avec mes élèves, je ne peux continuer à travailler dans un système qui exige beaucoup de nous (un sacerdoce, un engagement à vie !) sans nous donner réellement les moyens d'aider nos élèves, source de frustration. C'est pourquoi j'ai pris la décision de tenter une deuxième carrière axée sur l'aide puisque c'est ce qui m'a, entre autres choses, toujours motivée dans le métier d'enseignant. »

 

Florent, 43 ans, PLP Maths-Sciences depuis 15 ans, est en révolte contre un univers qu’il juge « sclérosé, étroit, compartimenté, hiérarchisé, infantilisant » :

« J'ai effectué une énième rentrée scolaire...Mais, je ne crois plus (y ai-je déjà cru d'ailleurs?) en cette entreprise de démolition qu'est l'Education Nationale (je devrai enlever les majuscules!).

J'en ai assez de cet univers sclérosé, étroit, compartimenté, hiérarchisé, infantilisant et qui surtout laisse peu de place à la création et à l'imagination.

Encouragé par ma compagne qui elle a déjà fait le pas (elle travaille dans l’édition) je cherche à me reconvertir dans une activité ou je me sentirai plus à ma place.

 

D'après mes premières recherches, la reconversion n'apparaît pas simple surtout par les temps qui courent mais je suis motivé et FERMEMENT décidé à ne pas moisir dans l'EN. »