Un manque d'autorité face aux élèves est rapidement destructeur et peut conduire à la dépression nerveuse


C’est la hantise des jeunes profs, mais aussi des plus anciens : faire la discipline, avoir du charisme, se faire obéir. Les possibilités d’être chahuté(e) en classe sont multiples, surtout en début de carrière, ou lorsque l’enseignant semble démotivé, ou en santé fragile, donc en situation de faiblesse. Un manque d’autorité se traduit inévitablement par des extinctions de voix, et l’enseignant perd en crédibilité face aux élèves qui finissent par abuser de la situation surtout à l'ère du smartphone où ils se lancent tous des défis pour mettre des vidéos en ligne de "bordel en classe".

 

Le manque d’autorité expose aussi l’enseignant à la perte d’estime de lui-même, avec la potentialité que ses collègues ignorent ses difficultés. Rares sont ceux à s’exprimer sur leurs difficultés professionnelles face aux élèves en salle des profs, car cela suscite soit l’indifférence, soit la moquerie, surtout dans les établissements où rares sont les enseignants à être chahutés.

 

Le manque d’autorité engendre aussi de la démotivation, du découragement, donc des déprimes à répétition, et ce d’autant plus que l’enseignant est rapidement en « tension » avec les parents d’élèves, leurs représentants, et le chef d’établissement, voire l’inspecteur qui vient vérifier leur aptitude à enseigner.

 

Odile, 24 ans, est professeure certifiée de Mathématiques depuis 2 ans seulement, et ses angoisses lui ont fait perdre 8 kg :

« Je vis une année très difficile en tant que néo titulaire. Je viens de commencer le métier et j'ai déjà une boule au ventre lorsqu'il faut aller au travail. J'ai été formée avec des 6e durant mon année de stage et ça s'est très bien passé. Mais cette année je suis à Créteil, loin de ma famille et de mon compagnon, resté à Marseille où j’ai réalisé mon année de stage. De plus, j'ai des 4e et 5e et je n'arrive pas à m'imposer. Du coup, je le vis très mal (médicaments contre l'anxiété, 2 semaines d'arrêt, 8 kg de perdus ...). Ce soir je suis encore une fois rentrée en me disant que je voulais arrêter ce travail mais faute d'idée et de moyen je ne peux me le permettre. A ce rythme je ne finirai peut-être pas l'année en tant que professeur. »

 

Alizée, 30 ans, professeur des écoles depuis 5 ans à plein temps, va enseigner la peur au ventre, et se sent prisonnière de son emploi :

« J'enseigne en école primaire depuis maintenant 5 ans et je pense de plus en plus à une reconversion ou à une mise en disponibilité pour réfléchir.

 

Le paradoxe est que je me débrouille assez bien dans ce travail, toutes mes visites, et ma première inspection se sont bien passées. J'ai de bons rapports avec mes collègues et malgré le fait que j'ai eu, au cours de ces 5 années, des élèves plus ou moins difficiles, voire très difficiles, je "tiens" bien mes classes, je les fais avancer. 

Mais je me sens de plus en plus angoissée et déprimée par ce que je fais. Je n'ai plus d'envie ou de motivation à préparer mes cours, je n'ai jamais envie de me lever le matin pour aller travailler, et j'ai souvent cette peur au ventre, ce sentiment que je dois affronter des élèves ou que je dois me mettre en scène alors que je n'en ai pas envie. Je crois que j'aimerais avoir un métier moins stressant (...mais quel métier n'est pas stressant de nos jours?) malgré les avantages que ce métier comporte. J'ai du mal à gérer mes émotions et je suis souvent en larmes avant de partir le matin, même si les journées se passent plutôt bien de manière générale.

Je ne sais pas si j'ai plutôt besoin d'une aide psychologique ou d'une reconversion, mais je me sens en ce moment prisonnière de mon emploi. J'ai pensé à me mettre à mi-temps mais il est très difficile d'obtenir un temps partiel lorsqu'on n’a pas d'enfant, ce qui est mon cas. »

 

Mélanie, 31 ans, enseigne l’espagnol en collège depuis 10 ans à plein temps, et a le sentiment d’avoir attendu trop longtemps avant de changer de voie :

« Le métier d'enseignant ne me convient pas. J'ai persisté pensant qu'avec de l'expérience le métier finirait par me plaire. Mais c'est le contraire : j'ai des soucis de santé depuis que je travaille (gros problèmes digestifs, insomnie). Je suis angoissée tous les matins, j'appréhende le face-à-face avec les élèves, les situations conflictuelles auxquelles je dois faire face. La préparation des cours et les copies à corriger ne me motivent pas non plus. C'est pourquoi je souhaiterais changer de métier. »

 

Myriane, 33 ans, est certifiée de Sciences physiques depuis 7 ans, à plein temps, et finit par ressentir de la haine pour ses élèves bavards :

« Cela fait maintenant 7 ans que j'enseigne et je n'en peux plus!! Je ne me sens pas dans mon élément, je me trouve nulle et inutile. On ne donne pas de cours, on fait sans cesse la police pour se faire renvoyer par les élèves eux mêmes. Le pire dans tout ça c'est que je n'enseigne pas dans un établissement difficile. Les relations avec les élèves me répugnent, je finis par les haïr, je n'ai plus envie de les voir. Au jour d'aujourd'hui je veux faire autre chose, mais je ne sais pas quoi faire!! Au cours de mes études, jamais je n'aurais pensé enseigner un jour, j'ai un diplôme d'ingénieur (à quoi peut-il me servir aujourd'hui?) Que puis-je faire ? »

 

Michel, 37 ans, professeur certifié d’Histoire-Géographie depuis 14 ans, part travailler la boule au ventre lui aussi :

« Aujourd’hui, dans un contexte de « durcissement » des conditions de travail, j’éprouve des doutes quant à ma capacité à continuer ce métier. Face à des classes de plus en plus chargées, avec des élèves en échec scolaire de plus en plus nombreux, confronté à des incivilités quotidiennes, je ne suis plus du tout motivé. J’ai de plus en plus de mal à supporter la vulgarité, le manque d’éducation, la paresse de ces élèves. Je crois que de plus en plus, il faudra être véritablement passionné par le métier pour « tenir ». Il faut s’investir pleinement dans la transmission des connaissances, des compétences et des « savoir-vivre », et ne jamais se décourager devant le manque de résultats ou l’ingratitude des élèves.

Je n’ai jamais eu de vocation à enseigner, et je me sens encore moins l’âme d’un éducateur ou d’un animateur. Je ne « crois » tout simplement pas en ma mission et je ne travaille que par sens du devoir et pour gagner ma vie. Certes, je prépare mes cours sérieusement et je suis respecté par la plupart de mes élèves, mais je n’éprouve que très rarement du plaisir à être en classe. Ayant toujours un peu « peur » de mes élèves, je vais souvent travailler avec une boule au ventre. J’ai tendance à être très autoritaire et je ne les laisse pas vraiment « vivre » ou s’exprimer pendant mes cours. Je ne sais pas vraiment les écouter ni leur parler dés lors que je sors du « cadre » que j’avais prévu. Et lorsque je suis face à une classe difficile, peu obéissante et bavarde, chaque heure de cours est une épreuve à laquelle je me prépare longtemps à l’avance. Les élèves avec qui je suis en conflit m’obsèdent et m’empêchent de me consacrer aux autres, qui ont pourtant besoin d’attention. J’accueille avec soulagement les journées banalisées et les journées de formation qui me permettent de ne pas être devant les élèves, et je suis content lorsque j’apprends que le ramassage scolaire est annulé à cause du mauvais temps…

Il me semble aujourd'hui nécessaire de "faire le point" sur ma carrière et sur mes compétences afin de voir s'il m'est possible d'envisager une seconde carrière car je ne me vois pas continuer très longtemps comme cela, en étant aussi peu motivé. »

 

Anita, 37 ans, certifiée de Mathématiques depuis 12 ans, enseigne à plein temps :

« J'enseigne en lycée et j'ai toujours eu des difficultés à gérer mes classes.
Mes débuts en collège ont été très durs : j'étais chahutée. Depuis, je n'ai cessé de me former (stages de gestion de classe et du stress). Mais cela reste dur. Je suis assez épuisée nerveusement quand cela s'est mal passé avec une classe. Je me remets en cause et me dévalorise. »

 

Frédéric, 54 ans, est professeur d’Histoire en collège et lycée depuis 22 ans et fait le lien entre le stress qu’il éprouve au travail, et la dégradation de son état de santé :

 

« J'ai exercé dans environ 15 établissements différents, dont 13 ans en ZEP et 4 ans dans un DOM. La motivation de changer de carrière répond dans un premier temps à une nécessité de préserver ma santé, car gérer l'indiscipline et le stress dans la conduite de plus en difficile de mes classes ont des répercussions de plus en plus éprouvantes et graves sur mon état général. Aujourd'hui cela devient impérieux de changer de voie et je suis prêt à sauter le pas, à avoir beaucoup moins de vacances, à gagner moins, à bouger dans le département, voire la région et de temps en temps ailleurs, à suivre des formations, à vendre des choses personnelles ou faire un prêt si cela était nécessaire. Mais pour quel projet ? Quel(s) métier(s)à envisager ?»