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Le devoir de réserve du professeur


L'article 1 de la Loi Blanquer remanié par les sénateurs (dont certains sont d'anciens Inspecteurs Généraux, ne l'oublions pas) indique (au 07.05.2019):

 

« L’engagement et l’exemplarité des personnels de l’éducation nationale confortent leur autorité dans la classe et l’établissement et contribuent au lien de confiance qui unit les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique le respect des élèves et de leur famille à l’égard des professeurs, de l’ensemble des personnels et de l’institution scolaire »

 

Notre analyse rejoint celle des inquiétudes des syndicats et de nombreux professeurs, qui connaissent bien le contexte de caporalisme dans lequel évoluent les professeurs depuis une vingtaine d'années.

 

Le mot "exemplarité" devrait être remplacé par "impartialité" ou par "neutralité". Le mot "exemplarité" va servir de prétexte et d'outil à de nombreux IEN, IA-IPR et Perdir, pour sévir sur ces "têtes qui dépassent" et pour asseoir leur pouvoir déjà grand, devenu encore plus puissant.

 

L'exemplarité devrait être appliquée à tous, et elle ne l'est pas. Cet article fait  en effet peser "l'exemplarité" sur "les personnels de l'éducation nationale", mais lorsque l'on lit la suite, "les personnels de l'éducation nationale" concerne d'abord et avant tout les professeurs (dixit "leur autorité dans la classe et l'établissement")

 

Où se situe l'exemplarité de comportement des inspecteurs et des chefs d'établissement et des cadres administratifs envers les professeurs ? Cela n'est dit nulle part, et c'est pourtant essentiel.

 

Le seul avantage apporté par l'article 1 est la restauration de l'autorité du professeur vis-à-vis des élèves et des parents d'élèves, avec un droit au respect, donc logiquement au soutien de la hiérarchie en cas de difficultés.

 

Ce que va entraîner ce terme "d'exemplarité", c'est, en cas de difficultés professionnelles, la recherche tatillonne par l'administration de tout ce qui aura pu entacher le "devoir d'exemplarité" dans l'attitude du professeur pour lui refuser le soutien de l'institution dans ses difficultés.

 

Car le fond du problème est là : le professeur en cas de problèmes avec un(e) élève, un parent d'élève, n'est pas soutenu par ceux chargés pourtant de l'accompagner dans sa réussite professionnelle. Le professeur a encore trop souvent face à lui des censeurs pointant du doigt ses difficultés, ses manquements, ses erreurs, ses imperfections, son incompétence. Tout est prétexte à le rabaisser, l'infantiliser, dans les pratiques qui ont cours depuis deux décennies au moins. Notre association dispose de milliers de témoignages sur cette question.

 

Depuis 20 ans au moins, les générations de cadres administratifs, de direction et d'inspection qui ont été formés n'ont pas eu pour priorité de soutenir le professeur dans ses difficultés, mais de le soumettre à leur autorité implacable et solidaire.

 

Depuis 20 ans, l'administration constitue des "dossiers à charge" pour soumettre des professeurs, certains en finissent en dépression, voire pire. Tout cela relève du tabou, du non dit, de l'omerta.

 

Donner un pouvoir supplémentaire à un système déjà très autoritaire envers le professeur, c'est aller à l'encontre de l'idée de redonner de l'attractivité au métier de professeur, et inciter les aspirants au métier de professeur à ne pas devenir fonctionnaire par concours, en préférant exercer leur métier comme contractuel, pour échapper à cette sentence de "l'exemplarité", qui rappelle tristement la suppression de la liberté d'expression des instituteurs sous la IIIe République. La censure de la presse est aussi à l'oeuvre à l'époque.

 

Le début de l'article 1 est juste le retour à l'autoritarisme de la IIIè République. Il rappelle en ce terme "d'exemplarité" la circulaire du 9 juin 1855 qui impose au recteur la rédaction d'une notice personnelle. Celle-ci doit « contenir des renseignements détaillés touchant le caractère, la considération, le zèle et l'aptitude de chaque fonctionnaire. Non seulement ils doivent servir de base au travail d'ensemble qui se fait à la fin de l'année classique, mais, réunis aux dossiers, ils sont destinés à devenir l'un des éléments permanents d'appréciation du mérite et des titres de chacun ».

 

APRES PROF s'inquiète de la possible montée en effectifs de ceux qui voudront démissionner pour échapper à l'épée de Damoclès de cet article 1 sur "l'exemplarité", notion si floue, qu'elle favorisera les interprétations excessives d'une hiérarchie multiple dont l'habitude est de soumettre par des représailles en coulisses.

 

Nous nous inquiétons pour les "stylos rouges" : groupe non officiel, ils seront directement visés par ce texte, conçu comme une énième manière de priver les professeurs de leurs libertés les plus élémentaires: penser, s'exprimer.

 

Nous nous inquiétons sur l'avenir de l'expression des professeurs sur les réseaux sociaux comme Facebook, les forum privatifs libres qui seront inévitablement inflitrés par des membres de l'administration à la recherche du moindre indice pour sanctionner afin de valider ce terme "d'exemplarité". Ce terme est juste l'expression d'une inquiétude d'un système face à la liberté d'expression individuelle et massive que permet Internet au 21e siècle.

 

L'article 1 sur l'exemplarité aura d'importantes répercussions:

- au quotidien, entre collègues, sur ce que chacun pense et dit : c'est une atmosphère propice à la délation entre collègues qui va se développer

 

- pour tout engagement d'ordre individuel, politique notamment pour ceux qui souhaitent militer dans un parti et se faire élire, mais aussi d'illustrateur, d'écrivain, de militant syndical, de bénévole associatif... la suspicion se développera et nuira aux libres activités de la personne

 

- sur le métier de professeur tout entier, la France allant à contre-courant de l'idée de redonner de la noblesse et de la confiance à ce métier

 

Cet article devrait s'écrire ainsi:

« L’engagement professionnel des personnels de l’éducation nationale conforte leur autorité dans la classe et l’établissement et contribue au lien de confiance qui unit les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique le respect des élèves et de leur famille à l’égard des professeurs, de l’ensemble des personnels et de l’institution scolaire »

 

Point de vue de Stéphane Crochet (Se-UNSA)

 

Les instituteurs mis au pas sous la IIIe République

 


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