Didier Cozin Publie "Apprendre à apprendre"

1. Vous venez de publier "Apprendre à apprendre". Les professeurs ne le font-ils pas déjà à leurs élèves ? Qu' apportez-vous de plus ?

 

Effectivement l’école devrait offrir des outils, des méthodes, des accompagnements pour mieux apprendre. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas : à l’école primaire on travaille d’abord sur l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul mais rarement sur les méthodologies pour apprendre, pour comprendre comment chaque élève s’approprie (ou non) la connaissance. 
L’Ecole part du principe que chacun sait naturellement apprendre et que le contenu du programme d’apprentissage est plus important que le fait d’apprendre en lui-même.


L’école reste encore globalement dans une perspective industrielle d’apprentissage :

 

Pour apprendre il y aurait des lieux (les établissements scolaires et leur organisation industrielle : de grosses unités souvent– les bahuts- spécialisée dans l’organisation de cours), des moments (durant les heures et les jours d’école) et des spécialistes (les professeurs).

 

Aujourd’hui toute cette organisation classique (née bien avant l’école de Jules Ferry) Maître – Programme – Ecole- sanction par le diplôme, explose :

  • Le savoir et la connaissance sont partout, dans les livres mais aussi sur Internet, hors d’Europe..
  • Les programmes sont dépassés et le système de diplomation classique obsolète. L’apprentissage devient nomade (Smartphone, Internet), totalement diversifié et collaboratif (Wikipedia)

L’apprentissage tout au long de la vie fait exploser toutes les frontières des apprentissages, l’école n’est plus la détentrice unique et la dispensatrice des connaissances mais un des maillons de la chaîne (un maillon affaiblit malheureusement)

 

L’apprentissage enfin ne peut être délié du travail, de la pratique d’une activité. L’intellectualisme et la théorisation triomphants de l’école actuelle en France ne sont  plus des réponses adéquats aux enjeux de l’apprenance (qui alterne la pratique et la théorie au sein d’organisations devenues apprenantes)

 

2. En tant qu’ancien professeur devenu consultant et formateur, que pensez-vous de l'état actuel de notre école et des prises de décision du Ministre de l'EN depuis mai 2017 ? Ça va dans le bon sens ?

 

L’école va mal aujourd’hui, chacun le sait, chacun le sent, chacun le déplore à sa façon. Le nouveau ministre a la tâche immense et fondamentale de refonder une école efficace, utile et émancipatrice (émancipatrice face aux populismes notamment). 
C’est d’autant plus difficile que s’il y parvient (après 5 ou 10 années d’efforts) nous ne verrons les résultats que dans très longtemps, une génération peut-être.

Le plus difficile sera de changer l’école sans la braquer comme l’avait fait un certain Claude Allègre, seul ministre de l’éducation courageux depuis 30 ans mais sans doute ayant eu raison trop tôt.

 

3. Vous deploriez l'état du marché de la formation depuis la mise en place du DIF. Le CPF a t il amélioré les choses ? Qu attendez vous du Gouvernement actuel dans ce domaine ?

 

La formation professionnelle est un marché en Europe (et donc en France), c’est un marché libre, ouvert et concurrentiel ce qui chagrine un certain nombre d’éducateurs ou de décideurs qui l’aurait voulue comme une continuation du service public de l’école. 
Une formation professionnelle menée par des organismes publics comme les Gretas ou les facs avec de l’argent des entreprises venant spontanément alimenter les finances de l’école publique est un fantasme actuellement.

Ca ne fonctionne pas comme cela (et cela ne peut fonctionner comme cela) car

  • C’est la concurrence qui produit la qualité dans un marché et les acteurs publics n’ont pas à intervenir (ou le moins possible) sur un marché. A ce titre la naïve tentative de référencer des organismes de formation « de qualité » tourne (comme toute la réforme de 2014) au fiasco : le référencement national DATA DOCK auquel s’est livré l’Etat tourne à la farce sociale et économique : les ¾ des organismes de formation indépendants ne sont pas référencés (trop petits pour cela), aucun nouveau compétiteur ne peut apparaître (il faut déjà avoir un passé d’organisme de formation pour être référencé), les critères de référencements et les décisions de référencements sont parfaitement aléatoires et subjectifs (un test pratiqué par un OPCA a vu le même organisme rejeté par certains examinateurs et accepté un mois plus tard par d’autres) enfin et surtout on a confondu la qualité avec le respect de normes bureaucratiques alors que la qualité en formation est la plupart du temps une co-production entre un commanditaire, un bénéficiaire, un financeur et un organisme de formation

 

Mis à part cette quête effrénée (et assez vaine) de la qualité en formation, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux ont eu tout faux en réformant la formation en 2014 :

  • Ils ont mêlé la formation des chômeurs, des jeunes en insertion et des salariés en poste alors que ces publics n’ont pas les mêmes besoins ni les mêmes capacités d’apprentissage
  • Ils ont démantelé méthodiquement le DIF (Droit Individuel à la Formation) pour le remplacer par un inutile compteur d’heures de formation (qui aura permis en 2016 à 1 % des salariés de se former !)
  • Ils ont dégradé la formation dans presque toutes les entreprises en diminuant de 60% la cotisation obligatoire des employeurs (passée de 1,6 à 1% de la masse salariale)
  • Ils ont déresponsabilisé tout le corps social en prétendant octroyer des formations de 24 heures par an à 17 millions de salariés du privé via un CPF qui est financé et finançable à hauteur de 1 seule heure par personne et par an (40 euros environ par personne et par an)

 

Pour le gouvernement actuel trois choix sont possibles en matière de réforme de la formation en 2018:

  1. Tenter de limiter la casse en formation en simplifiant les procédures formation et en annulant un certain nombre de commissions paritaires qui bloquent tout le système (le COPANEF notamment).
  2. Prétendre révolutionner la formation en remettant en jeu l’intégralité du système de formation (depuis les lycées professionnels qui devraient être dirigés et gérés par les entreprises et les régions) jusqu’à la formation qui doit échapper totalement à l’emprise syndicale (les syndicats ouvriers mais aussi les syndicats patronaux) en passant par  les financements et la fiscalité de l’éducation/formation. Dans ce cas le gouvernement coure le risque de bloquer pendant de longues années tout le système mais aussi il coure le risque (plus grave encore) de ne toujours pas avoir trouvé la potion magique et définitive en formation et de ruiner une nouvelle fois la confiance de tous les acteurs sociaux.
  3. Une troisième voie  est possible : elle réclamerait beaucoup de courage, de lucidité et de persévérance : libérer la formation en responsabilisant tous les acteurs sociaux sur la formation et l’éducation : entreprises, salariés, chômeurs avec une réalisation des formations exclusivement sur le temps libre (libéré par les 35 heures) et en installant un co-financement de ces formations (moitié salarié-moitié employeur)  

 

4. Selon vous, dans quels métiers un professeur est il reemployable dès sa démission sans reprise de formation ni préparation d'un concours ?

 

Un professeur peut exercer n’importe quel métier après avoir enseigné (formateur mais aussi restaurateur, pisciniste ou menuisier) dans la mesure où il sera capable d’abandonner ses anciens habits (oripeaux ?) d’enseignant. Oublier les semaines de 18 h de cours (même avec des préparations ou des corrections), oublier les vacances scolaires (c’est très facile quand on n’a plus d’enfants jeunes), oublier la sécurité de l’emploi, le salaire payé le 26 de chaque mois mais aussi parfois l’infantilisation de l’administration, le sentiment qu’on ne peut se réaliser ou que les efforts pour bien travailler ne sont et ne seront jamais récompensés (ni même reconnus)


Pour apprendre un nouveau métier après celui de prof il n’est pas toujours nécessaire de se former ou de préparer un concours (par contre il sera nécessaire d’apprendre, notamment à gérer son argent) la meilleur méthode qui existe consiste à se jeter à l’eau (avec un peu d’économie si possible) et d’apprendre sur le tas (l’humilité, la difficulté, la quête d’un gagne-pain).  Je conseille à tous les créateurs d’entreprise de regarder du côté de l’effectuation, un concept venu des Etats Unis qui consiste non pas à se prendre pour une start up (tant mieux si ça arrive) mais pour un pauvre qui cherche à survivre économiquement en se débrouillant avec les moyens du bord.

 

Personnellement j’ai appris grace à Internet (au réseau Viadeo principalement), par mes rencontres, par des dizaines de milliers d’appels vers les entreprises, par la lecture de plusieurs centaines de livres sur les entreprises et le management, la fréquentation de formateurs,  de consultants, d’organismes de formation, de coachs et d’entreprises.

Pour reprendre une phrase célèbre de Flaubert (tout en la transformant un peu) : 
Pour qu’une activité soit utile et rentable il suffit de la pratiquer longtemps 
( « pour qu’une chose soit belle il faut la regarder longtemps »).

 

Auteur du livre « Apprendre à apprendre » Editions Arnaud Franel (3,10 € en librairie).

En vente aux éditions Arnaud Franel ou chez tous les libraires en ligne.

 

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